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Textes & prétextes

  • Saveur

    Badinter Idiss Poche.jpg« Grâce au déménagement*, la vie de Simon était plus facile. Celle d’Idiss avait pris un autre cours. Elle habitait avec le jeune couple. Ses rapports avec Simon étaient aisés. Il parlait yiddish avec elle, en dépit de son principe : « Nous vivons en France, nous devons parler français, même à la maison. » Pour Idiss, c’était un obstacle insurmontable. Simon avait donc renoncé et plaisantait avec elle sur son mélange linguistique de yiddish mêlé de franco-russe.

    Le retour à Paris avait rendu à Idiss un accès plus aisé au quartier du Marais, où s’étaient établis Avroum et Marguerite avec leurs enfants, Sonia et son petit frère Serge, du même âge que moi. Le yiddish y régnait encore et Idiss s’y sentait parfaitement à l’aise. Elle trouvait dans les boutiques les composantes usuelles de la cuisine casher qu’elle appréciait. Non pour des raisons de piété, mais parce qu’elle aimait les plats de sa jeunesse en Bessarabie. Le bouillon de poule où nageaient de fins vermicelles et des petits pâtés de viande, la carpe farcie ou le traditionnel pot-au-feu relevaient de l’art culinaire du Yiddishland. Mais le goût importait moins que les souvenirs que faisait renaître la saveur de ces plats. »

    Robert Badinter, Idiss

    *[de Fontenay-sous-Bois à Paris]

     

  • Idiss, sa grand-mère

    De Robert Badinter ((1928-2024), mon souvenir le plus vif est certainement sa présentation à l’Assemblée nationale française, en tant que ministre de la Justice, du projet de loi abolissant la peine de mort, le 17 septembre 1981. J’ai pu suivre cette séance à la télévision et écouter sa voix claire et solennelle (vidéo disponible sur le site de l’INA). Son nom s’inscrira au Panthéon le 9 octobre prochain, la cérémonie coïncidera avec le 44e anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France. (Celle-ci existait en Belgique depuis 1830. Son application était rare et la dernière exécution a eu lieu en 1950. Elle fut abolie en 1996.)

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    Cette clarté se retrouve sous sa plume pour rendre hommage dans Idiss (2018) à sa grand-mère maternelle. Idiss « était née en 1863 dans le Yiddishland, à la frontière occidentale de l’empire russe. » Après le départ de son mari à l’armée du tsar, seule avec ses deux fils, elle a dû vivre chez ses beaux-parents, pauvres comme Job. Elle brodait nappes et serviettes et allait les vendre au marché, sans grand succès. Un colporteur lui a proposé de participer à son commerce clandestin de tabac en allant par le bois jusqu’à la frontière roumaine toute proche. Dix roubles pour chaque aller et retour. Elle n’avait rien à craindre des douaniers avec lesquels il avait un arrangement.

    Par nécessité, elle « devint contrebandière » pendant quelques mois, jusqu’à ce que le gendarme du village, sous la pression du capitaine qui réclamait des sanctions pour ce trafic, lui propose de l’arrêter une fois par quinzaine (une nuit en cellule et une petite amende) – « et tout le monde est content. »

    Schulim, son mari, réapparut après cinq ans d’absence. « Du bonheur des retrouvailles naquit ma mère, Chifra. » Dans l’armée, il avait contracté la passion du jeu et bientôt, il accumulait pertes et dettes. Idiss devait tenir la bourse. Schulim devint tailleur et elle, vendeuse d’articles «  de Paris ». Pour les juifs de Bessarabie, la menace de l’antisémitisme était toujours présente. L’Amérique attirait, et les grandes villes européennes : Paris, Berlin, Vienne.

    Leurs fils Avroum et Naftoul, 23 et 21 ans, choisirent Paris, comme leurs cousins. Seul l’aîné avait fait des études secondaires. Ils firent du commerce de vêtements usagés, envoyaient des mandats. Badinter décrit le désir d’ascension sociale des juifs de France, l’importance des bonnes études : les idéaux de la République française comptaient bien plus que la religion. Leurs fils encouragent leurs parents à venir les rejoindre, mais Idiss hésite : elle est illettrée. Il faudra une dette colossale de son mari pour les obliger à vendre la maison et partir.

    Chifra, sa fille, devint Charlotte à l’école. En 1923, elle épousera Simon, anciennement Samuel ; ils vivront avec Idiss, devenue veuve. Pour leurs enfants, ils choisiront des prénoms français, Claude et Robert. Simon était travailleur, Charlotte ambitieuse, ils développèrent avec succès un négoce de fourrures. « Leur ascension sociale fut rapide. »

    Robert Badinter, « le dernier-né des petits-enfants d’Idiss », raconte les étapes d’une vie de famille. Leur mère surveille les résultats scolaires, fait donner des cours particuliers, des cours de piano ; son frère et lui reçoivent une éducation bourgeoise. Idiss les conduit à l’école. C’est surtout la situation de sa grand-mère et son rôle qu’il décrit, dans un contexte familial et social, politique aussi, qui évolue. Depuis la Bessarabie natale, ses conditions de vie avaient beaucoup changé. Son petit-fils écrit : « ces juifs de nulle part se trouvaient chez eux partout, pourvu qu’ils fussent avec les leurs. »

    Quand les menaces contre les juifs de France sont devenues de plus en plus violentes, dans les années 1940,  sa mère, qui n’avait jamais voulu se séparer d’Idiss, a pourtant dû s’y résoudre, pour sauver ses fils. Malade, la grand-mère est restée à Paris sous la garde de son fils Naftoul, elle y est morte quelques mois plus tard, en avril 1942, en pleine Occupation. « C’était le temps du malheur. »

    Ce livre, écrit Badinter, « ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle [il a] souvent rêvé. Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils », peut-on lire sur le site de l’éditeur. Mission accomplie.

  • Nom de plume

    Haïkus Julie Van Wezemael.jpg« Oui, se choisir un nom de plume – haigô, en japonais – est un jeu très amusant. Et qui en dit long aussi sur nous. C’est pourquoi, avant de le trouver, il est bien de se poser quelques questions. Avec quel élément naturel avons-nous le plus de complicité ? la terre ? le feu ? l’eau ? l’air ? Nous sentons-nous proche d’un animal ou d’une plante ? d’un nuage ou d’une racine ? Quelle sensation nous émeut davantage ? un flocon qui fond sur notre front ? l’acidité désaltérante d’une orange ? le bruissement des bambous dans la brise ? Qu’est-ce qui dans le grand livre de l’univers nous ressemble le plus ? une comète ? un torrent ? un brin de paille ? le bruit d’un caillou tombant au fond d’un puits ?
    – Un caillou ?! Mais je n’ai pas une tête de caillou, moi !
    – Ha ! ha ! ha ! Qui sait ? Avant tout, il faut oublier les surnoms que nous ont attribués nos proches – amis ou ennemis –, oublier nos sobriquets, toutes ces étiquettes qui nous collent à la peau et sont à mille lieues de ce que nous sommes vraiment. »

    Thierry Cazals & Julie Van Wezemael, Des haïkus plein les poches

    © Julie Van Wezemael, Haïku

  • Ecrire des haïkus

    Je ne sais plus qui m’a conseillé Des haïkus plein les poches, écrit par Thierry Cazals et illustré par Julie Van Wezemael, je l’en remercie. La bibliothécaire de la section jeunesse a mis du temps à le trouver – il était mal rangé – et, tout compte fait, ce « livre-atelier » aurait parfaitement sa place au rayon poésie pour les grands. Son auteur, écrivain et poète, anime des ateliers d’écriture pour enfants et adultes. Il partage ici ce qui compte vraiment pour écrire un haïku et ce ne sont pas forcément les règles ni les dix-sept syllabes.

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    Cazals s’adresse directement à ceux qui viennent chez lui ou le lisent. Il se présente, fait faire le tour de sa cabane, tout en posant des questions. On peut répondre par écrit dans le livre sur des lignes de pointillés. Le poète vit seul au milieu des pins avec un grillon, son ami, et y reçoit souvent des jumeaux, une fille et un garçon qui passent leurs vacances dans le coin, pas loin de l’océan.

    Lors de leurs visites, il leur lit des haïkus, demande leur avis. D’abord il sollicite leurs cinq sens, « les fenêtres à travers lesquelles nous recevons des nouvelles du monde ». Place au dialogue, chacun livre ses impressions. Il a dans son sac plein de petits poèmes écrits par des enfants lors de ses animations dans des écoles. Le point de départ ? Des sensations vécues, l’attention à ce qui nous entoure, nos cinq sens éveillés pour « redécouvrir le monde avec un cœur tout neuf ».

    Les poètes du Japon se choisissaient un nom de plume pour signer leurs haïkus, un nom d’oiseau ou d’autre chose : Bashô, le nom du bananier qui poussait près de sa chaumière ; Issa, « une tasse de thé » ; Santôka, « le feu au sommet de la montagne ». A chaque apprenti poète de commencer par là : se choisir un nom qui corresponde vraiment à sa perception du monde, de la nature. Lui a choisi « cœur de grillon ».

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    Illustration de Julie Van Wezemael 

    Puis ils regardent ensemble un haïku à la loupe : « trois vers qui s’écrivent généralement sur trois lignes en français », des « éclats de phrases » pour suggérer « la fulgurance de l’émotion ».

    « Même mon ombre
    a l’air en pleine forme –
    matin de printemps »

    Issa

    En principe, il faudrait 5-7-5 syllabes, mais ce qui compte vraiment, c’est la brièveté. Le haïku traditionnel comporte un « mot de saison », un tiret pour marquer une pause (à la place du « mot de coupe » ou « mot de soupir » en japonais), mais il y faut avant tout de la fraîcheur, de la légèreté, du naturel. Peu à peu, à l’aide de nombreux exemples, l’auteur-animateur nous initie à l’art du haïku, du « dire sans dire ». Il cite ce proverbe japonais : « Les mots que l’on n’a pas dits sont les fleurs du silence. »

    Pour peu que l’on ait gardé une part de son âme d’enfant, on ne peut lire Des haïkus plein les poches sans prendre un crayon et essayer à son tour de trouver les mots, le rythme, pour exprimer la magie d’un instant, sans se précipiter. Ce n’est pas si facile d’être simple, bref, juste. Il faut plonger en soi-même, prendre le temps, effacer le superflu, les détails. L’auteur n’aime pas partir de thèmes ou de mots imposés, mais il donne beaucoup d’exemples (de poètes accomplis ou d’enfants poètes) et ouvre plein de pistes où laisser les mots prendre leur  envol.

     « Le haïku est comme un cercle,
    une moitié fermée par le poète,
    l’autre moitié par le lecteur. »

    Seisensui Ogiwara

    Bashô : « Un haïku, c’est simplement ce qui arrive
    en tel lieu, à tel moment. »

    * * *

    Voici l'occasion de vous signaler un nouvel index, POEMES,
    qui reprend tous les poèmes cités sur T&P.

    Tania

  • Au préalable

    lászló krasznahorkai,le dernier loup,récit,littérature hongroise,estrémadure,loup,voyage,écriture,culture« […] en attendant, ils montèrent à bord d’une jeep, afin de se rendre à l’endroit, annonça José Miguel, qui lui lança des regards tout en conduisant et éleva la voix pour couvrir le bruit du moteur, à l’endroit où le dernier loup a péri, a péri ?! et il ordonna d’un signe à l’interprète de demander à José Miguel de confirmer ses propos, oui, répondit avec sa concision habituelle le garde-chasse, nous irons là où le dernier loup a péri, mais au préalable je vais vous montrer l’endroit où les derniers loups ont été abattus, quoi ?! s’exclama-t-il en bondissant sur son siège, les derniers loups, s’étonna lui aussi le barman, mais de quoi parle-t-il ? demanda-t-il en se tournant vers le siège arrière, autrement dit vers l’interprète, et José Miguel leur apprit alors que le mâle qu’ils avaient vu le matin même dans la vitrine de Dominguez Chanclón n’était pas réellement le dernier loup, cette histoire avait eu lieu en 1985, en février si sa mémoire était bonne, or, après cette date, précisa José Miguel avec son phrasé espagnol saccadé, sur le territoire de la finca dite La Gegosa, une meute entière de loups avait été abattue, entre 1985 et 1986 pour être précis, et à cet instant il freina brusquement, et manœuvra pour se placer devant un portail ouvragé sur lequel un panneau en fer indiquait la Gegosa, et après ? demanda le barman […] »

    László Krasznahorkai, Le dernier loup