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Textes & prétextes

  • Accords

    « Vaste nappe sonore. Calme sur la plage déserte. Le saxo la survole d’un long cri, mouette aux ailes étendues. Des notes de basse, vaguelettes léchant le brise-lames. L’horizon est plat. Quelques accords sourds. Entrée de la batterie. Le vent se lève, ça commence à cogner. Le ciel se charge, le saxo hurle, le piano écume. Tourbillons de sable et de notes, des vagues d’un vert sombre s’entrechoquent sur la jetée. Au plus fort de la tourmente, un regard entre musiciens : sur une dernière mesure, le morceau s’arrête. 

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    Il nous avait fallu presque trois heures pour arriver. Entamé dans une ambiance tendue, le trajet s’était déroulé dans un silence que j’avais respecté. Je savais qu’il valait mieux, dans ce genre de situation, ne pas emmerder Jan. Après quelques kilomètres, il avait allumé le lecteur et laissé défiler l’un des albums de jazz scandinave qu’il aimait tant. Le regard sur l’autoroute, il suivait la ligne mélodique d’un balancement de tête, levant parfois une main pour claquer des doigts ou tapoter le volant en mesure. Je ne disais rien. »

    Emmanuelle Pol, Jan (sur un air de jazz)

  • Sur un air de jazz

    Jan (sur un air de jazz) est le septième titre d’Emmanuelle Pol mentionné par la maison d’édition qui publie ses romans et nouvelles depuis 2009. Née à Milan d’une mère française et d’un père italien, elle a grandi en Suisse et vit à Bruxelles depuis une quarantaine d’années. Je ne la connaissais pas. La couverture très graphique de Jan (deux mains sur un clavier, des touches colorées) annonce bien ce récit où sa compagne raconte la vie d’un pianiste de jazz rencontré sur le tard et leur complicité.

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    Deux pages sur le pays où Jan est né, « une région où s’étendent à perte de vue des champs de betteraves et de pommes de terre », un paysage « conçu pour la grisaille, la pluie et la bourrasque » – des clichés sur la Flandre belge que l’autrice reprend à son compte. Puis vingt-quatre chapitres qui s’ouvrent tous sur quelques lignes en italiques. J’ai aimé ces ouvertures qui rendent une atmosphère musicale, un tempo, un ressenti : « Fragilité, sensibilité, son feutré à fleur de peau. »

    Pas de portrait de Jan à proprement parler, mais un étonnement admiratif pour son « incroyable gentillesse ». « Un genre de pureté d’enfant. Un truc d’extraterrestre. » Un grand corps timide, souple, un homme « joyeux ». C’est dans un bar bruxellois bien connu (qui ressemble à l’Archiduc), presque vide en août – « un des concerts gratuits du dimanche après-midi » –, qu’elle croise le regard du pianiste et qu’ils se parlent pour la première fois.

    Les yeux de Jan, ses mains, ses oreilles, sa voix, ses jambes, l’amour avec lui, le bonheur d’être ensemble. Après avoir exercé divers métiers, eu « des hommes de toutes les couleurs et de toutes les classes sociales », la narratrice était seule, restée proche d’anciens amants mais indépendante. Jan était seul aussi, excepté « son pote Jozef », ami d’enfance : « Aussi vulgaire que Jan était délicat. Aussi brutal que Jan était doux. Aussi paresseux que Jan était bosseur. »

    La musique était sa priorité : « aléas de l’inspiration », tournées, hauts et bas des ventes, affaires d’argent, « faire le job ». La nouvelle petite amie de Jozef, surnommée « Comtesse », plus âgée que lui, parlait volontiers français, ce qui a aidé la narratrice à entrer dans leur cercle. Elle avait emménagé chez Jan, mais seuls les privilégiés passaient le seuil de son studio, sa « grotte ». « J’étais chez moi partout, mais pas là. » Parfois Jan y emmenait ses amis en fin de soirée.

    Jan travaillait pendant des heures au piano. Alors elle allait se promener dans les rues venteuses ou montait dans un tram au hasard, observait les gens, les touristes, les familles. « Et soudain ce fut une évidence : si j’étais tombée si amoureuse de Jan, c’est aussi parce qu’il représentait à mes yeux la figure parfaite, la quintessence, l’incarnation même de ce pays triste et joyeux, ce pays morne et vivant, ce pays divisé, têtu, fragile, désordonné, rêveur et commerçant, ce pays qui m’avait accueillie et que j’avais adopté. »

    Nicole, la mère de Jan – qu’il salue d’un « Dag’ Mama » –, porte un prénom francophone venu de « l’époque où la bourgeoisie flamande se piquait encore de parler français » et aime la poésie française. Jan, lui, déteste évoquer son passé ; Nicole surprendra sa compagne en lui expliquant le choix du prénom de son fils (lui semble ignorer en ignorer les raisons). Bon élève, il avait été inscrit tôt au Conservatoire. A dix-sept ans, c’était décidé : il serait musicien.

    Jozef, enfant brutal, s’était pris d’une amitié viscérale pour ce garçon apparemment si faible, délicat. Quand celle qui partage à présent sa vie remarque que Jan lui donne de l’argent pour l’aider, il répond que son ami n’a pas eu de chance et que ça ne regarde personne. Il va même l’engager comme impresario, sans se rendre compte de ses mauvais choix et de ses erreurs. On sent qu’entre eux, ça finira mal.

    Jan est le roman d’une vie dédiée au jazz – l’harmonie, l’improvisation, le rythme – dans un pays dépeint d’une manière forcément subjective. La romancière y montrer les joies et les aléas de la création artistique, les difficultés de la vie d’artiste. On y découvre leur vie intime et, à travers les yeux de la narratrice, la Côte belge, Ostende, la mer du Nord dans les toiles des peintres, Gand préféré à Bruges, les bons restaurants, le formidable Black Cat dont le patron est un ami de Jan et qui sert de cadre à un enregistrement live mémorable.

    Emmanuelle Pol entrelace ces thèmes romanesques : « Jan, Jozef, la musique, l’amour et la Belgique ». Dans Le Carnet et les Instants, Michel Zumkir apprécie « la manière dont Emmanuelle Pol raconte cette histoire d’amour entre sexagénaires — une tranche d’âge rare dans les romans — et la manière dont elle évolue. Rien de simple, rien de lisse. » Cette évocation d’une vie avec un musicien ne manque pas d’originalité.

  • Mésanges

    Friandes des graines de tournesol, les mésanges sont bien plus nombreuses à venir au silo cet hiver et à notre grande joie, les mésanges bleues qui avaient un peu disparu sont à présent aussi assidues que les mésanges charbonnières. Celles-ci, les plus communes, sont bien reconnaissables avec leur calotte noire et leur cravate – la bande noire tout le long de leur poitrine, moins large chez la femelle que chez le mâle.

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    Cette mésange bleue que, pour une fois, j’ai pu photographier de plus près, allait se nourrir quand elle a perçu ma présence et hop, elle s’est tournée pour me regarder de face. Amusante, non ? Les mésanges sont si vives qu’elles sont souvent floues sur les photos, ces deux-ci me semblent assez bonnes pour vous les montrer.

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    Mésanges charbonnières et mésanges bleues aiment venir en bande au silo et j’adore les voir s’accrocher par-ci par-là en attendant leur tour. Ces « rondes de mésanges », écrit Philippe Massart (Les oiseaux du parc Josaphat et de Schaerbeek), sont à la fois « une protection contre les prédateurs » et aussi « une aide dans la découverte de sources de nourriture ».

  • Blanc comme neige

    Vendredi 9 janvier. La pluie et le vent ont chassé toute trace de neige. A la fenêtre, c’est la vue d’hiver des jours sans charme. Jour de deuil. La cérémonie d’hommage aux victimes de l’incendie de Crans-Montana, diffusée en direct de Martigny sur TV5 Monde, a mis des mots et des notes sur la tragédie du premier janvier avec sobriété, justesse, retenue. Une minute de silence puis les carillons de toutes les églises de Suisse partagent l’émotion bien au-delà de ses frontières. (Le président de la Confédération a cité dix-huit autres pays !)

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    Les photos que je voulais vous montrer aujourd’hui n’ont rien à voir avec cela. Dans le noir & blanc qu’il me semblait voir aux fenêtres ces jours-ci, des instantanés pris à des moments d’humeur contemplative le rappellent : rien n’est jamais complètement blanc comme neige. Voyez ce jasmin d’hiver qui fleurit contre une palissade avec son jaune lumineux, moins vif que celui des mimosas, solaire tout de même.

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    Ces dernières années, ils n’ont pas été si fréquents à Bruxelles, ces jours où le jardin suspendu se couvre de poudreuse et que celle-ci s’accroche même aux murs, aux roseaux qui bordent la terrasse, s’installe sur les toits et y passe la nuit. La neige recouvre si bien les intérieurs d’îlot qu’elle dissimule ce qui est moche, unifie le paysage, anoblit les broussailles, souligne les ramures – fastueusement.

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    Une plante en boule devenue hirsute avec les années se métamorphose soudain en bonsaï par la grâce de coussinets ouatés. Le chat d’extérieur hiberne tandis que la noiraude, au chaud, s’étend de radiateur en radiateur. Devenus objets décoratifs, les arrosoirs attendront encore longtemps avant de reprendre du service. D’autres jours de neige viendront et, en espérant ne pas devoir affronter coûte que coûte les "conditions glissantes" annoncées par la météo, on se mettra volontiers aux fenêtres pour débusquer les nouveaux attraits de la ville enneigée.

  • Egaré

    Tolstoï Le Journal d'un fou.jpg« Je m’étais égaré. La maison, les chasseurs, tout était loin, et le silence seul à l’entour. Transpirant, fatigué, je ne savais que faire. M’arrêter, c’était m’exposer à mourir de froid. Marcher ? Je n’avais plus de forces. Nulle réponse à mes appels. Tout autour, c’était la forêt, sans points de direction. Je m’arrêtai et, atterré, je sentis que l’atroce inquiétude d’Arzamas et de Moscou, mais cent fois plus forte, revenait. Le cœur battant, grelottant de tout le corps, j’attendais quelque chose. Etait-ce la mort ? Pourquoi ? Je n’en veux pas ! et comme à Moscou, j’allais encore questionner Dieu, quand je sentis nettement que je ne devais pas le faire, qu’il ne fallait pas compter sur lui, qu’il avait dit tout ce qu’il fallait et que moi seul étais coupable. »

    Léon Tolstoï, Les mémoires d’un fou